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Dernière modification le 01 décembre 2009


état des lieux

Un paysage bocager construit par les pratiques agricoles

Rédigé par :

Ariane Benoit (GIPBE)

En collaboration avec :

Jean-claude Chardron Direction régionale de l'alimentation, de l'agriculture et de la forêt de Bretagne (Draaf) , 
Laurence Le Dû-blayo (umr Cnrs Eso 6590)




Remembrement et paysage rural Remembrement et paysage rural

Si la Bretagne est très convoitée par les touristes pour ses paysages littoraux, elle est perçue de l’intérieur comme une région agricole. Il faut dire que plus de 60 % de son territoire est utilisé pour l’agriculture[ 1]. Ses paysages ruraux déclinent une succession de parcelles plus ou moins encloses associées à l’élevage, aux prairies et au fourrage. On y voit aussi des paysages légumiers, plus spécifiques à l’agriculture en bord de mer.


Le bocage breton a atteint son apogée à la fin du XIXe siècle. Jusqu’à cette époque, les landes - alors exploitées pour le fourrage (ajonc) et comme combustible pour les fours à pain - s’imposaient dans l’espace rural. Les terres labourées, plus riches, étaient moins nombreuses. Par la suite, les progrès agronomiques ont sensiblement amélioré la qualité des sols. Notamment par l’apport d’engrais auquel on doit la transformation des landes en prairies ou en cultures. Les terres cultivées et les prairies sont devenues prédominantes, ennoyant des landes relictuelles.

La rentabilité du fourrage étant meilleure, le cheptel a augmenté et l’enclos pour les bêtes s’est avéré nécessaire. Les haies et talus sont devenus une clôture. Et c’est ainsi que le paysage bocager s’est densifié, offrant une vision cloisonnée de la campagne. De manière générale, les terres cultivées aux parcelles plus ouvertes occupaient les plateaux ; alors que dans les vallées, un bocage au maillage resserré entourait les prairies permanentes.

Il est intéressant de remarquer qu’un paysage bocager est toujours le fruit de spécificités locales, il est lié à un territoire et à son histoire. C’est ce qui explique la présence ou non de murets, la nature de ses essences forestières, la taille et la forme de ses mailles, etc. Ainsi sur le littoral, les murets sont fréquents et remplacent même souvent les haies. Tout simplement parce qu’ils résistent mieux au vent. D’ailleurs, plus on va vers l’ouest, plus les talus sont hauts ! On voit aussi beaucoup de murets en zones légumières car l’arbre empêche les légumes de pousser.

Autre exemple : en retrait du littoral nord breton, l’orme qui composait traditionnellement les haies se fait rare. Ici, c’est la graphiose qui a déstructuré le bocage. Cette maladie est spécifique à l’orme et a tué bon nombre d’entre eux.

Ragosses
Ragosses

Ailleurs, autour de Rennes, les haies sont taillées en ragosse - les arbres sont soumis à une émonde régulière des branches latérales -, et en têtard – dans ce cas, seule la tête est taillée ce qui explique leur nom. Cette taille particulière remonte aux origines du bocage ; le tronc des arbres appartenait au propriétaire et les branches au locataire. Le mode d’entretien des arbres a ainsi été repris par les baux ruraux.

La trame parcellaire à l’origine du bocage est elle-même très variée dans la région. Son morcellement a une origine sociale. En Basse-Bretagne, les terres étaient partagées entre tous les héritiers d’où une majorité de petites parcelles en lanières. Alors qu’en Haute-Bretagne, l’héritage pour les terres nobles revenait à l’ainée. Les terres des roturiers étaient quant à elles partagées. Ceci a été accentué par le partage des communaux décidé par la Révolution française mais effectif seulement au XIXe siècle.

Un bocage qui ne cesse de régresser

Avec la modernisation agricole en Bretagne (apparition du statut du fermage en 1945, tracteur, ronce artificielle, pétrole, herbicide, etc.), le paysage rural a changé radicalement à partir des années 1960. La trame bocagère a entamé son érosion. Désormais, l’agriculture a besoin de parcelles plus grandes. La haie comme source de bois de chauffage et comme clôture suscite moins d’intérêt. Haies et talus sont perçus comme des obstacles et le bocage n’est plus entretenu.

La politique de remembrement des parcelles – les premiers textes datent de 1943 - particulièrement intense à partir des années 1950 va accélérer l’effort de débocagement. Mais il ne faut pas négliger les initiatives individuelles des agriculteurs. Le recul du bocage - évalué aujourd’hui encore à 1 % par an sur la période 1996-2008[ 2] - s’explique aussi par des évènements climatiques extrêmes, la présence de ravageurs forestiers et tout simplement par le vieillissement des arbres qui ne sont pas renouvelés. Les sécheresses de 1976 et de 2003 ont malmené les chênes pédonculés et les hêtres, des essences bocagères majeures. Les ormes ont subi les assauts de la graphiose.

Il reste aujourd’hui moins de 100 000 km de haies boisées alors que, dans les années 1970, il y en avait au moins 250 000 km[ 3]. Cela ne comptait pas tous les talus et alignements ayant une faible densité d’arbres mais qui pouvaient être nombreux.

Ce sont les vallées les plus évasées qui ont connu les plus fortes modifications par un agrandissement systématique des parcelles et un fort recul bocager. Elles présentent désormais un paysage d’open field. A contrario, les fonds de vallées les plus encaissés se sont progressivement « fermés » par des boisements spontanés ou volontaires ; ils ont été complètement délaissés car jugés incompatibles avec les nouvelles pratiques agricoles. Il y a rupture nette entre les plateaux qui s’ouvrent au regard et les vallées encaissées boisées. D’autre part, les paysages agraires entre les plateaux et les vallées plus larges s’homogénéisent.

Localement, le remembrement a eu des effets plus ou moins marqués, et il existe de fortes disparités en Bretagne. Certaines zones, comme la région de Loudéac, ont connu des changements radicaux ; l’open field associé à une agriculture intensive y domine le paysage. Les terres dans ce secteur sont très riches. Tout le contraire des massifs granitiques où les terres sont en pentes et les sols de faible valeur agronomique. D’ailleurs, ces secteurs granitiques sont restés très bocagers comme dans la haute vallée du Léguer ou la Cornouaille. Ailleurs, notamment dans le Morbihan, le paysage est mixte avec moins de haies mais davantage de petits bosquets ; la haie est un élément souvent relictuel.

Aujourd‘hui et malgré la prise de conscience de ses vertus pour la biodiversité, la qualité de l’eau et la lutte contre l’érosion des sols, le bocage continue de s’effacer peu à peu des paysages de la Bretagne intérieure. L’arrachage individuel de haies se poursuit. Mais surtout les haies anciennes se dégradent et ne sont pas assez renouvelées. Des réalités que s’emploient à modifier plusieurs programmes de soutien pour replanter des haies et reconstruire des talus.


[1] Source : Teruti-Lucas
[2] Source : Enquête sur les linéaires paysagers
[3] Source : Draaf Bretagne d’après Ifen


Sources

Le paysage en Bretagne : Enjeux et défis - Laurence LE DU-BLAYO - 2007
La terre - janvier-mars 2008