Nicodrilus giardi L’équivalent de trois vaches par hectare… de vers de terre. Voilà ce que peut contenir un sol de prairie très fertile en pays tempéré dont la densité en lombrics frise les 1 à 4 millions d’individus par hectare. Dans la plupart des écosystèmes terrestres, ce sont effectivement les lombrics qui dominent la
macrofaune du sol (animaux dont la taille dépasse 4 mm). Ils sont présents quasiment dans tous les types de milieux terrestres à l’exception des milieux arides et des régions glaciaires.
Avec leur corps mou et tubulaire, ils font probablement partie des plus anciens organismes terrestres. Les plus grands spécimens, très rares, atteignent 1 à 2 mètres de long [1], mais les espèces présentent en Europe mesurent pour la plupart entre 5 et 15 cm. En Bretagne, on en connaît 33 espèces sur les 175 observées dans l’Hexagone ; à eux seuls, ils représentent près de 19 % des invertébrés signalés dans la région [2]. Ces vers de terre se répartissent en trois groupes : ceux qui vivent essentiellement en surface (les épigés), ceux qui ne vivent que sous terre (les endogés), et ceux qui creusent de profondes galeries verticales dans lesquelles les vers s’abritent le jour, en attendant de retrouver la surface pour se nourrir la nuit (les anéciques).
Colons malgré eux
Lumbricus terrestrisSi aujourd’hui les vers de terre sont implantés sur les cinq continents, il n’en a pas toujours été ainsi. En effet, ils possèdent une faible capacité de colonisation autonome et ils doivent leur dissémination notamment aux activités humaines (migrations, dispersion des fumures, transports de légumes-racines et de grumes de bois, etc.). Une vingtaine d’espèces de
Lumbricidae (principale famille de vers terrestres européens) ont ainsi colonisé toute l’Europe, jusqu’au cercle polaire depuis la dernière glaciation. Et ces cinq derniers siècles, certaines de ces espèces ont suivi les pas de l’homme pour se répandre dans les autres régions tempérées du globe, en particulier celles de l’ancien Empire colonial britannique (Amérique du Nord, Afrique du Sud et Océanie).
Jusque dans les années 1950-60, les lombrics ont probablement connu une démographie croissante dans les terres agricoles. En Bretagne, ce sont les prairies permanentes, dont les sols ont été régulièrement enrichis par l’homme, qui recèlent les peuplements les plus diversifiés et les plus abondants, à la différence de ceux des forêts ou des landes primaires. Mais depuis la mise en place d’une agriculture intensive, les peuplements de vers de terre ont tendance à régresser, aussi bien en abondance qu’en nombre d’espèces. Ils sont blessés ou tués par un travail mécanique du sol trop fréquent, empoisonnés par des pesticides, affamés par le manque d’apport de matière organique. Leurs chances de survie sont encore plus compromises si les sols sont gardés nus sous des cultures pérennes, si les rotations sont simplifiées voire remplacées par de la monoculture, si la prairie est supprimée de la rotation ou les fumures arrêtées. Il faut compter au moins trois ans pour qu’une prairie temporaire retrouve une communauté de lombrics quasi-reconstituée.
Indispensables au bon fonctionnement du sol et à la productivité végétale
Profil de solPourtant, les vers de terre sont indispensables au bon fonctionnement du sol. Ils fragmentent et enfouissent la
matière organique. Ils contrôlent sa décomposition en stimulant l’activité bactérienne. Ils brassent cette même matière organique avec les particules minérales et répartissent l’ensemble plus ou moins profondément dans le sol lors de leurs déplacements. Grâce au réseau de galeries qu’ils creusent, ils favorisent l’aération du sol, l’infiltration de l’eau et l’enracinement.
Ils ont aussi un rôle non négligeable sur la productivité végétale [3] car ils contrôlent plusieurs propriétés des sols au cœur de la relation sol/plante. Par leur activité biologique (création de galeries et de turricules, déplacements et brassage), les lombrics stimulent l’activité microbienne. Or, celle-ci peut notamment s’avérer bénéfique pour les plantes. Certains microorganismes, vivant en symbiose avec les plantes au niveau des racines, améliorent la croissance des végétaux [4] et d’autres semblent contrôler des parasites et des maladies [5]. Certaines espèces de lombrics produisent aussi des phytohormones accélérant la croissance des plantes [6]
Maintenir des communautés de lombrics nombreuses et diversifiées est donc essentiel pour conserver les propriétés d’un sol et notamment son potentiel de production végétale. Et ce sont les prairies qui, en zone tempérée, offrent l’habitat le plus favorable au développement de ces jardiniers de l’ombre. En fonction des modes de gestion pratiqués, le nombre de lombrics peut doubler en présence de légumineuse ou tout aussi bien chuter de 50 à 80 % en cas de piétinement intensif du sol.