Que faut-il pour qu'une tourbière se forme ? De l'eau en permanence pour assurer le développement de plantes aquatiques turfigènes et beaucoup de matière organique. Cette richesse en fait des pièges (ou puits) de carbone atmosphérique, mais si elles sont dégradées, elles libèrent alors le carbone vers l'atmosphère et deviennent des sources de gaz carbonique, un gaz à effet de serre. Les reliefs favorisent une alimentation continue en eau. Celle-ci, combinée à des sous-sols relativement imperméables, assure le maintien de nappes humides et contribue ainsi à la formation des tourbières.
Tourbe La tourbe possède des couleurs variées qui dépendent des plantes qui sont à l'origine de sa formation : les roseaux par exemple, fournissent plutôt de la tourbe noire, les joncs et les carex de la tourbe brune et les sphaignes de la tourbe blonde.
Capables de retenir jusqu'à trente fois leur masse sèche en eau, les sphaignes sont comme de grosses éponges. Au même titre que les autres zones humides, elles atténuent l'étiage en période sèche. Tant qu'elles ne sont pas saturées, elles réduisent les effets des crues en stockant l'eau et en ralentissant les écoulements de surface par épanchement de la nappe d'eau.
Une flore originale
Gorgées d'eau, les tourbières abritent une végétation peu variée mais qui s'est spécialisée pour s'adapter à des conditions de vie difficiles : maintien au niveau de la tourbière d'un microclimat froid et humide, acidification de l'eau, sol asphyxique interdisant une décomposition normale de la matière organique. Ainsi, une tourbière contient au minimum 20 à 30 % de matière organique (alors que les sols bretons en contiennent entre 2 et 8 %).
Linaigrette engainéeLes tourbières bretonnes sont essentiellement dominées par les sphaignes. A noter : la sphaigne de la Pylaie (
Sphagnum pylaisii), une espèce semi-aquatique que l'on trouve en quelques localités de la Galice et sur la côte est du continent nord américain (Canada, Etats-Unis). Les plantes à fleurs sont représentées par des espèces du domaine atlantique auxquelles s'ajoutent, en raison du micro-climat plus froid, des plantes à affinités nordiques comme la rare canneberge ou la linaigrette engainée. En effet, le microclimat est très froid et humide au niveau de la tourbière.
Carex paniculé en touradonsLes plantes présentent de remarquables adaptations à leur substrat particulièrement pauvre en azote et phosphore, éléments nutritifs pourtant essentiels à leur développement. Certaines comme les éricacées, pour suppléer à ces carences nutritives, s'associent avec des champignons au niveau de leurs racines (les
mycorhyzes). Ces derniers facilitent leur assimilation en azote et en phosphore. D'autres développent un système racinaire très important, leur permettant d'explorer un grand volume de sol (joncs et laîches). Mais, le cas le plus extraordinaire est celui des plantes carnivores. La capture et la digestion de proies donnent accès à une source d'azote d'appoint pour ces petites plantes comme le rossolis ou
Drosera, la grassette aux feuilles gluantes ou les utriculaires.
La mémoire du passé
Outre l'inestimable patrimoine botanique qu'elles peuvent abriter comme le rarissime malaxis des marais (Hammarbya paludosa), les tourbières sont, la mémoire des paysages du passé. Depuis leur formation, qui remonte parfois à quelques milliers d'années, elles emprisonnent soigneusement les pollens des plantes de la tourbière et celles de leur environnement plus ou moins lointain. L'analyse de ces pollens permet de reconstituer l'histoire des variations climatiques et des usages de notre territoire au cours du temps. Il est possible de dater l'apparition des premières plantes cultivées ou associées à l'élevage, les avancées et les reculs des forêts, etc.
Une faune riche et spécialisée
Les tourbières constituent un lieu de vie pour de nombreux animaux et notamment les invertébrés qui y abondent. Ils y sont, de loin, les mieux représentés et s'y sont adaptés avec originalité. L'acidité, les grandes différences saisonnières de températures et d'humidité en surface ou le blocage de la dégradation de la matière organique sont des facteurs très sélectifs pour les espèces. Certaines larves sont dotées d'un siphon pour respirer dans le substrat peu oxygéné par exemple. Et une espèce de fourmi construit son nid dans des buttes de sphaignes et adapte la conformation de celui-ci en fonction du niveau de la nappe superficielle.
Damier de la SucciseEn Bretagne, plusieurs espèces de papillons sont liées aux tourbières comme la Noctuelle des myrtilles (
Anarta myrtilli) ou le
Damier de la Succise (
Euphydryas aurinia). Certaines libellules sont également caractéristiques des zones tourbeuses, c'est le cas de l'Agrion délicat (
Ceriagrion tenellum) et du sympetrum noir (
Sympetrum danae). Parmi les
orthoptères, le criquet palustre (
Chorthippus montanus) et le grillon des marais (
Pteronemobius heydenii) sont aussi des hôtes réguliers de ce milieu. Enfin, chez les arachnides, citons la dolomède (
Dolomedes fimbriatus), imposante araignée associée aux zones humides possédant des mares. Aux côtés de ces espèces plutôt emblématiques, existe une multitude d'invertébrés bien moins connus et étudiés (certains collemboles, par exemple, vivent en étroite relation avec des systèmes racinaires de molinie ou des sphaignes).
Depuis une dizaine d'années, des prospections menées dans les principaux sites tourbeux de la région ont permis de commencer à dresser des listes d'espèces. Le Groupe d'études des invertébrés armoricains (
Gretia) réalise depuis deux ans une étude sur les invertébrés des tourbières dans le cadre d'un
Contrat nature. Son but est de caractériser les populations d'invertébrés des tourbières au niveau régional et pour cela, plus d'une trentaine d'ordres ou de familles ont été prélevés sur quatre sites en 2002. Au-delà de l'inventaire, cette étude vise à identifier les espèces inféodées aux tourbières, celles dont le cycle passe nécessairement par ces milieux ou qui les fréquentent régulièrement, en fonction des connaissances actuelles sur leur biologie ou leur écologie.
Quelques batraciens pondent en masse dans les tourbières, malgré le froid. Les reptiles que l'on peut régulièrement observer, dans ou en bordure des tourbières, sont la couleuvre à collier (Natrix natrix) la vipère péliade (Vipera berus) et surtout le lézard vivipare (Lacerta vivipara). Cette dernière espèce possède une large extension septentrionale (jusqu'en Scandinavie) et est très souvent associée aux milieux humides et tourbeux dans la partie la plus méridionale (France par exemple) de son aire de répartition [1]. Milieux tranquilles et délaissés, les tourbières attirent toute une variété d'oiseaux : en Bretagne, la bécassine des marais et le courlis cendré y sont plus ou moins inféodés. Enfin, signalons la fréquentation de ces milieux par les mammifères terrestres (putois, chevreuil, loutre, etc.).